Newsletter Orkyn' N°12
Vaccin vivant atténué contre le chikungunya : quand une immunodéficience peu connue explique des encéphalites post-vaccinales
Le contexte
Le chikungunya est une arbovirose émergente responsable de formes aiguës souvent très symptomatiques pouvant laisser des séquelles rhumatologiques invalidantes et, plus rarement, de complications sévères, notamment neurologiques. La mise à disposition récente d’un vaccin vivant atténué (VLA1553 – Ixchiq) a constitué une avancée importante pour la prévention de cette infection, en particulier dans les zones d’endémie.
Toutefois, lors de la campagne vaccinale menée en 2025 à La Réunion chez des personnes âgées de plus de 65 ans, plusieurs événements indésirables graves post vaccination ont été rapportés, notamment des encéphalites parfois mortelles. Ces observations ont conduit à interrompre la campagne et à s’interroger sur l’existence de facteurs individuels de susceptibilité.
Ce que montre l’étude
Gervais et al. rapportent les cas de cinq patients âgés de 82 à 88 ans hospitalisés pour des événements indésirables sévères survenus après vaccination par le vaccin Ixchiq.
Trois de ces patients ont développé une encéphalite post-vaccinale documentée. Chez ces trois patients uniquement, les auteurs ont mis en évidence la présence d’auto-anticorps neutralisants dirigés contre les interférons de type I (IFN-α et IFN-ω), détectés à des titres élevés dans le sang et, pour l’un d’entre eux, dans le liquide céphalo-rachidien.
Ces auto-anticorps neutralisent très efficacement l’activité biologique des interférons de type I, bloquant un pilier essentiel de l’immunité innée antivirale. Les deux autres ayant présenté des évènements sévères post vaccinaux (rhabdomyolyse et infection par le Chikungunya) mais qui n’ont pas présenté d’encéphalite n’étaient pas porteurs de ces auto-anticorps.
Un mécanisme désormais bien établi
Durant la pandémie de COVID-19, les auto-anticorps neutralisants anti-interférons de type I ont été identifiés comme une cause majeure de formes virales graves notamment chez des sujets jeunes sans antécédent de déficit immunitaire connu.
Ils avaient été impliqués auparavant – ou ont été impliqués - dans la survenue d’infections virales sévères, pneumonies grippales, encéphalites liées à des arbovirus, zona extensif… ainsi que dans des événements indésirables graves observés après l’administration de vaccins vivants atténués chez les sujets âgés, en particulier après vaccination contre la fièvre jaune.
L’étude de Gervais et al. montre que le vaccin vivant atténué contre le chikungunya s’inscrit dans ce même cadre physiopathologique. Ainsi l’absence d’une signalisation efficace par les interférons de type I, le virus vaccinal peut se répliquer de manière incontrôlée et devenir neuro-invasif.
Le rôle clé de l’âge
Un élément central de ce travail est l’âge avancé des patients concernés. La prévalence des auto-anticorps neutralisants anti-interférons de type I augmente nettement avec l’âge et peut dépasser 1 % chez les sujets de plus de 80 ans.
Ce phénomène s’intègre dans le cadre plus large de l’immunosénescence, caractérisée non seulement par une diminution de l’efficacité des réponses immunitaires, mais aussi par une augmentation de certaines dérégulations, incluant la production d’auto-anticorps pathogènes.
Chez les sujets âgés, ce double mécanisme peut expliquer à la fois la forte immunogénicité des vaccins vivants atténués et leur tolérance parfois problématique.
Quelles implications pratiques ?
Les résultats de cette étude ont plusieurs conséquences importantes. :
1) Ils apportent tout d’abord une explication mécanistique claire aux encéphalites post-vaccinales observées après la vaccination contre le chikungunya chez les sujets âgés
2) Ils confirment ensuite que la présence d’auto-anticorps neutralisants dirigés contre les interférons de type I constitue un facteur de risque majeur d’événements indésirables graves associés aux vaccins vivants atténués.
3) ils soulignent la nécessité d’adapter les stratégies vaccinales chez les personnes âgées, en tenant compte non seulement de l’âge et des comorbidités, mais également de vulnérabilités immunologiques spécifiques.
À terme, ces données ouvrent la voie à une vaccination plus personnalisée, reposant sur le choix raisonné des plateformes vaccinales et, dans certaines situations, sur une meilleure stratification du risque individuel.
Commentaires
Ces résultats ne remettent pas en cause le bénéfice global de la vaccination contre le chikungunya, mais rappellent l’importance d’une approche nuancée et individualisée chez les personnes âgées chez lesquels l’utilisation de vaccins vivants atténués doit tenir compte du risque réel d’infection et ne doit être envisagé qu’en l’absence d’alternative (vaccins protéiques, inactivés, ARNm). Il convient toutefois de rappeler que si le fait d’être porteur d’anticorps anti IFN prédispose à des effets indésirables avec des vaccins vivants atténués ils sont également un facteur de risque de formes sévères avec les virus contre lesquels ces vaccins sont dirigés. Ces résultats soulignent également la nécessité de poursuivre la recherche afin d’identifier les profils à risque et d’optimiser la sécurité des stratégies vaccinales dans cette population.
Ce travail met en lumière l’émergence de nouvelles causes d’immunodépression, désormais identifiées non seulement chez les sujets jeunes mais également chez les personnes âgées, ouvrant ainsi un champ d’investigation largement renouvelé. Il illustre que des altérations de l’immunité innée, longtemps restées silencieuses, peuvent prédisposer certains sujets âgés à des complications sévères, notamment après l’administration de vaccins vivants atténués. Dans ce contexte, il convient également de souligner que l’interféron n’est pas la seule cytokine susceptible d’être ciblée par des auto-anticorps, et que le champ de recherche consacré à l’ensemble des auto-anticorps dirigés contre les cytokines connaît actuellement un essor particulièrement rapide.
Référence : Gervais A. et al. Type I IFN autoantibodies underlie chikungunya live-attenuated vaccine encephalitis. PNAS, 2026. https://www.pnas.org/doi/10.1073/pnas.2532212123
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